L’escalier : Un Parcours dénivelé

A propos de L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier.

L’escalier, élément architectural essentiel, connu depuis l’Antiquité comme une façon à la fois pratique et esthétique de relier deux niveaux d’un bâtiment, nous offre une incroyable richesse dans ses fonctions et son rôle décoratif au sein d’une maison, ou à l’extérieur, dans un monument, un pont, une rue, un jardin. Cet ouvrage, abondamment illustré, explore la diversité des escaliers, en particulier en Europe, entre la fin du Moyen Âge et le XXI e siècle. Un vaste aperçu qui commence par rappeler au lecteur sa typologie (droit, à volées, courbes, suspendu, aléatoire, samba…), mais aussi son déclin progressif dans les constructions modernes, en raison notamment  de l’utilisation d’escalators et d’ascenseurs, sans oublier les réglementations concernant la prévention des incendies. Du cœur de l’édifice, l’escalier a été relégué à une partie quasi inaccessible et invisible de celui-ci, devenant tout le contraire de ce qu’il avait autrefois été pour les architectes, à savoir l’occasion d’exprimer leur créativité et d’appliquer des innovations.  Ainsi, une image de l’escalier de l’Opéra Garnier montre différents éléments qui rendraient aujourd’hui une telle construction impossible. De l’escalier œuvre d’art on est passé à l’escalier illégal.

Cependant, tout n’a pas toujours été si compliqué pour les architectes –et leurs mécènes ou clients-. Ce requiem pour l’escalier précède un hommage à son histoire, où les considérations esthétiques et techniques s’insèrent dans une réflexion plus large sur les usages de l’escalier, sur sa symbolique à travers les âges et sur son avenir possible.

Si la fin de la période médiévale marque l’apogée de l’escalier en vis –la forme hélicoïdale permettait de gagner de la place dans des bâtiments religieux ou défensifs-, les formes évoluent très rapidement au cours de la Renaissance, où l’influence italienne rend possible des constructions très originales, comme le célèbre escalier à deux révolutions de Chambord. Les siècles suivants offrent également de nombreux exemples d’architecture vouée à la mise en scène du pouvoir et de ses cérémonies. C’est le début de l’escalier d’apparat, large et droit, avec des paliers, créant une impression de grandeur, propice aux occasions solennelles. Présent dans les palais, dès le XVIe siècle, il se développera extraordinairement pendant l’époque baroque et classique,  comme à Versailles, Rome ou Saint-Pétersbourg, et finira par sortir des palais pour investir les nouveaux lieux de prestige au tournant du XXe siècle : grands hôtels, théâtres, paquebots… qui sont également des endroits destinés à une représentation sociale sophistiquée.

Les aspects décoratifs de l’escalier sont aussi fréquemment évoqués dans le livre. Le principal ornement  étant l’escalier lui-même, avec les marches créant des jeux de lumière et de formes, brisant la monotonie d’un espace trop simple, ce qui peut être un élément intéressant dans le contexte épuré de l’architecture contemporaine, tout en étant présent dans l’histoire de l’art. L’entourage de l’escalier n’est jamais banal. Balustrades en pierre, en verre ou en fer, mains courantes en bois, contrastes chromatiques et dorures, sculptures et même fresques en trompe-l’œil, les escaliers laissent imaginer d’autres suites de marches se poursuivant infiniment, comme si le jeu consistait à transformer un élément fonctionnel en perspective vertigineuse. Ce n’est sûrement pas par hasard que le thème de l’escalier a intéressé des artistes comme Piranèse ou M. C. Escher, qui l’ont imaginé étrange ou impossible, ou inspiré de nombreux cinéastes. Même lorsqu’il est purement ornemental, l’escalier représente avant tout une perspective à suivre, un horizon pour le regard, tout de suite attiré.

 

L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier. Citadelles & Mazenod

Légèreté du temps

À propos de Les lieux et la poussière, de Roberto Peregalli

Sous-titré Sur la beauté de l’imperfection, ce recueil d’impressions esthétiques sur l’architecture rappelle en douze chapitres l’importance d’un certain ordre spontané définissant la maison ou la ville qu’il conviendrait de ne pas troubler. L’auteur, lui-même architecte, puise notamment dans la littérature (Proust, Tanizaki, entre autres) et dans la Philosophie (Heidegger), ce qui caractérise la beauté d’un lieu. La poussière sur les murs  est ici le temps devenu perceptible, assimilable à une patine, signe de connaissance ajoutée, des strates d’histoire qui s’intègrent aux qualités architecturales. Autrefois, la conception de la ville laissait une bonne place à l’imparfait et à l’inattendu, parce que cette structure n’était pas planifiée d’avance, elle apparaissait spontanément et se développait par rapport à l’utilisation qu’on faisait de l’espace. Ainsi, éclairage, ornement et construction sont étroitement liés pour favoriser une ambiance intime et personnelle. La flamme de la bougie des tableaux de Vermeer et de Georges de La Tour ont connu des avatars contemporains dans le néon ou les lumières tamisées qui pouvaient changer l’apparence d’une pièce. Les fenêtres signifiaient une perméabilité consciente et protectrice entre extérieur et intérieur, laissant passer l’air et les variations de la lumière. La rue prolongeait l’atmosphère de la maison avec des parcs, des bancs, des cafés… La ville et la maison n’avaient d’autre finalité que d’être habitées. La beauté des bâtiments et des intérieurs est toujours fragile et unique ; elle est tributaire d’un passé également unique, qui a imprimé les traces des modes du temps jadis, de la négligence et de l’usage.   
     
Or cette beauté  disparaît sous une couche de ciment uniformisateur qui fait que tous les villes se ressemblent, que tous les musées aient l’air de centres commerciaux.  L’auteur constate l’enlaidissement du monde par l’obsession du neuf, du vide, de la lumière uniforme, de l’objet sans histoire et de la reconstruction. Les fenêtres deviennent les murs d’un aquarium qui offre seulement  une « vue » sur un paysage figé. Le blanc omniprésent dans la décoration montre des maisons aseptisées, où les choix esthétiques des habitants ne s’expriment plus, le tout baigné d’une lumière agressive qui, comme l’affirmait déjà Tanizaki dans Eloge de l’ombre, sert « […] à traquer à travers le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre ». La suppression de tout ornement rend les façades illisibles. L’architecture « moderne » est ainsi visée, pas tellement en raison de ses dogmes esthétiques, qui peuvent être compris en les plaçant dans le contexte du XXe siècle, mais de son évolution actuelle, marquée par l’inadaptation à son environnement. Le soi-disant rationalisme a produit une série de banlieues mornes, de zones pavillonnaires rébarbatives, d’édifices criards et inhabitables, d’incongruités esthétiques comme la Pyramide du Louvre ou le Potsdamer Platz. Cela tient essentiellement à une utopie malsaine, qui se manifeste ici par un refus du temps et de l’éphémère, cela tient à la peur de la dégradation et de la ruine, à une volonté de contrôle qui aboutit à un mirage d’éternité, où tout est constamment rénové, plastifié, où le passé est convenablement étiqueté et balisé, comme s’il était possible de le rendre ainsi inoffensif.   
    
Un texte enfin assez touchant, et qui me fait penser que, dans tous les domaines, vouloir faire table rase du passé est le comble de la bêtise et du manque d’imagination.


Roberto Peregalli, Les Lieux et la poussière, traduit de l’italien par Anne Bourguignon, arléa 2012

Sur un ancien dresseur de pierres


Au-delà de la nostalgie que peut inspirer un jardin créé il y a quelques siècles, au-delà de l’impression d’harmonie spontanée et coulant de source qu’il offre au promeneur, quelques textes, certains très anciens, posent les bases d’une architecture végétale bien structurée mais aux développements imprévisibles, mêlant technique picturale, référence spirituelle et soucis pratiques, mettant ainsi en évidence le caractère polysémique du jardin. Parmi ces ouvrages, le Traité du jardin (园冶)Yenyuan de Ji Cheng est probablement le meilleur exemple de réflexion sur le sens du paysage et sur l’importance des éléments naturels déjà sur place. Dans les dernières années de l’ère Ming, Ji conçoit au moins trois jardins (dont un très célèbre à l’époque, pour un certain Zheng Yuanxun) en tant que maître-jardinier dresseur de pierres. Sa carrière semble avoir été brève, à peine une dizaine d’années, avec probablement une situation financière peu brillante. Son traité, publié sous les auspices de Ruan Dacheng en 1633,  tombe dans l’oubli pendant trois siècles, peut-être comme conséquence de la chute et du discrédit associé son mécène, personnage considéré ministre félon  pour l’histoire officielle des Ming, peut-être aussi par la complexité d’un texte dense de références poétiques, historiques, picturales… Et pourtant, le Yenyuan se montre riche en conseils d’aménagement faits pour respecter le sol, les sources, la flore d’origine qui le rendent intemporel : « Les notes pures des brises et de la lune doivent être mises en valeur, il ne faut pas commettre de crime contre la montagne et la forêt ».

Une des clés du jardin d’après Ji est l’emprunt, l’adaptation au paysage existant, ce qui détermine le choix de l’endroit où les conditions de relief, de points d’eau et de solitude seront propices et où l’artifice aura une fonction inattendue de trompe-l’œil. La situation idéale du jardin est la montagne boisée, où plusieurs niveaux favorisent  les perspectives harmonieuses et donnent l’illusion de l’espace étendu ; « forment spontanément des scènes naturelles et n’imposent pas des travaux considérables ». Cependant, un tel site n’est pas souvent disponible et le concepteur de jardins doit parfois façonner ses paysages dans des lieux urbains, où le paulownia, le saule et les murs d’enceinte contribuent à créer une ambiance intime : « Malgré le voisinage du commun et du populaire, la clameur n’est plus, aussitôt la porte close ». L’atmosphère naturelle qui définit un jardin réussi est minutieusement calibrée. Rien n’est laissé au hasard pour donner précisément un aspect hasardeux. En outre, le jardin n’est pas seulement composé d’arbres et d’allées fleuries. Il comprend également des bâtiments aux parois peintes, des terrasses et des kiosques, des étangs et des cascades, parfois des collines artificielles… Les différentes pierres décoratives sont choisies avec beaucoup de soin, tout comme le tracé du pavage ou les motifs des fenêtres aux panneaux ajourés. Dans cette beauté synesthésique, tout doit tendre à l’équilibre, qui n’est pas néanmoins synonyme d’immobilité, car il éveille l’imagination chez le maître des lieux ou le visiteur : « La vue d’une scène suscite des impressions extraordinaires, chaque développement suggère un univers de sentiments. À travers la gaze légère, l’anneau d’émeraude ; entre les branches graciles des saules, des bourgeons entr’aperçus ».

Ce dialogue fait d’échanges constants entre la nature et l’art exposé dans le Yenyuan nous rappelle que tout ce l’architecte peut souhaiter se trouve déjà dans l’environnement existant, que toute intervention sur le paysage doit être uniquement au service de la mise en valeur de formes reconnaissables, en revisitant et en adaptant des motifs classiques. À trois siècles de distance, c’est aussi l’une des leçons de l’œuvre étonnante de Christopher Alexander, qui dans  « The Nature of Order » réfléchit à propos de la nature de l’espace et développe, entre autres, les notions de symétries organiques locales, d’unicité, d’utilisation de l’essentiel, par exemple, lorsqu’il est question de jardins ; leur structure obéit à un développement progressif des plantes, modifiant le paysage. C’est une structure vivante : This living structure in a garden is very different from the kind of structure typically created by 20th century landscape design or landscape architecture. It is a kind of wildness which exists in a semi-cultivated form, backed by built material, helped by structures that entice natural life into existence (p.233).     


Ji Cheng, Le Traité du jardin, Editions de l’imprimeur, Collection Jardins et Paysages. 1997, Traduit du chinois par Che Bing Chiu.
Christopher Alexander, The Nature of Order, An Essay on the Art of Building and the Nature of the Universe, The Center for Environmental Structure, 2005

L’accent de la sincérité

Suite à un pari imprudemment pris (mais y a-t-il des paris prudents ?) auprès de Pierre le Voyageur, j’avais décidé d’écrire un texte sur Hofwijck, maison de campagne entourée d’eau, autrefois décrite par le poète néerlandais Constantijn Huygens. J’avais oublié un détail qui peut s’avérer gênant, aussi bien pour le blogueur que pour le lecteur : je n’ai jamais visité Hofwijck, ni Voorburg, ni Leyde, d’ailleurs. Evoquer une réalité inconnue n’est cependant pas une tâche étrangère à l’écriture littéraire. De nombreux écrivains-voyageurs en chambre ont toujours trouvé leur inspiration dans les bibliothèques, dans les musées ou les récits légendaires, créant ainsi des atmosphères artificielles qui n’étaient pas moins enchantées pour autant. La quête de la substance authentique du temps passé ne serait-ce qu’un mirage langagier ? Dans ces quelques pages, je vais tenter de répondre à cette question en faisant le point des (rares) artifices à ma disposition. Il s’agit de trouver ce je ne sais quoi qui permet au lecteur de s’imprégner d’une ambiance, de la toucher, ce qu’on peut appeler l’accent de la sincérité.
Faut-il fuir les facilités ? En tout cas il ne faut jamais brider la curiosité, même si elle devient source de déceptions. Le mot Hofwijck sur « Street view » m’envoie dans une rue morne, photographiée pendant ce qui semble être un soir d’automne. La maison que je cherche est inaccessible en voiture. Aussi la vois-je au loin, comme dans les images, gravures anciennes ou photos récentes que je possède déjà. Le mystère reste entier et il convient d’essayer autre chose.
L’iconographie me conduit naturellement vers la peinture, sachant qu’elle aide à la récréation d’un lieu grâce à des notes sensorielles, à l’impression de profondeur. Une vue réelle de Paris contient des centaines de vues imaginaires qui s’y superposent. Une image renvoie à d’autres images connues. Pour revenir à mon exemple, Hofwijck, c’est aussi un archétype de jardin, tel que la peinture classique le met en scène. Parmi les œuvres représentant la maison de campagne de Huygens, il y a des dessins aux lignes délicates reprenant l’ensemble des plans de la maison et des jardins. Hofwijk de révèle ainsi un lieu à l’architecture élégante, aux lignes tout en finesse, œuvre de Pieter Post d’après l’idée de Huygens lui-même. La maison a été construite entre 1641 et 1643, à une époque où Constantijn Huygens, qui était lié à la Cour de la Haye en tant que premier secrétaire des statshouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, cherchait à s’éloigner de l’agitation de l’ambiance de cour, de ce que les Espagnols de la même époque appelaient « el mundanal ruido », c’est-à-dire, le bruit du monde. Cette recherche de solitude s’accompagne souvent d’une exigence de simplicité qui fait plus XVIIIe siècle que XVIIe, dans le sens d’un retour à une « nature » fantasmatique qui devait tout à la littérature. La vie retirée et solitaire est aussi un idéal antique, souvent repris par la suite (Pétrarque, Montaigne), en tant que milieu privilégié pour le développement intellectuel. Ce Jardin d’Eden (1) serait également un lieu dédié au divertissement, à la musique et à la passion amoureuse.
La finalité première de Hofwijck devait allier nécessairement agrément et simplicité, ce qui ne peut qu’évoquer les intérieurs d’un Vermeer, avec leur austérité quasi conventuelle dans la décoration, laissant apparaître ci et là, surgissant des pénombres grises, l’orient d’une perle, le bois d’un clavecin, le mordoré d’un tissu. La peinture hollandaise de l’époque nous offre également d’autres exemples de scènes sereines et harmonieuses, des paysages, surtout. Je cite dans le désordre les Joies d’hiver, de Hendrick Avercamp, les intérieurs de Pieter de Hooch et Gerrit Dou, et, bien entendu, toute l’œuvre de Jacob van Ruysdael, l’homme qui signait avec un ruisseau, (2), ses vues de Haarlem, toutes ces terres pâles surplombées par des nuages imposants, cet effet de solitude heureuse. J’inclus également un regard lointain vers Dürer et Altdorfer, dans l’idée d’une relation spatiale qui est peut-être très subjective, mais qui fait partie pour moi de cette association iconographique. Les images des jardins de Hofwijck évoquent également l’homme de Vitruve, dont les auteurs se sont inspirés, et dont la référence à l’harmonie et l’équilibre des proportions est en adéquation avec les aspects précurseurs du style classique.
La littérature : lire ‘Hofwijck’ de Constantijn Huygens est la première chose à faire. Cependant, je mets cette étape intentionnellement en deuxième partie de mon billet, car les aspects impressionnistes et sensoriels me paraissent dans ce cas beaucoup plus importants pour obtenir l’accent de la sincérité. Ne lisant pas le néerlandais, je cherche une version dans l’une des langues que je connais. Peine perdue, je ne trouve pas une seule. L’Université de Leyde a mis en ligne l’ensemble des poèmes de Huygens, mais, à ma connaissance, aucune traduction n’est disponible sur le Web (3). Je devrais donc me fier à des citations, des interprétations, des détails historiques largement connus qui permettent de situer l’œuvre dans son contexte. Or le contexte ne fait nullement l’œuvre, il permet de la localiser mais non pas de comprendre son sens, il permet d’établir ses implications, ses filiations, son champ magnétique. Constantijn Huygens (1596- 1687) n’a pas seulement écrit des poèmes, hollandais ou latins. Il a composé des pièces musicales, joué de plusieurs instruments, écrit en sept langues. Il a également laissé une volumineuse correspondance. Dans l’une de ses lettres, il parle de Hofwijck en ces termes :
 
Ce qu’il y a de ma façon a esté mis au jour par mon fils aisné, quand je n’ay plus sceu résister à la curiosité de ces amis trompeurs et trompez, qui s’imaginent que j’ay quelque talent en poésie, qu’il importe de ne point enterrer. V. A. y trouvera du sérieux et du folâtre, du physique et du moral, selon la disposition du subject, qui est un petit lieu de plaisance que j’ay à une demie heure d’icy, sur le canal de Leiden. (4)
 
En honnête homme qui ne se pique de rien, Constantijn Huygens intègre ses poèmes dans son expérience quotidienne, dans ses liens avec les principales figures du Siècle d’or néerlandais. De ces lettres, et de cette époque surgissent de fascinantes figures comme Leonora Duarte, son frère Diego et sa sœur Francisca, issus d’une famille de bijoutiers et diamantaires établie à Anvers, dont la maison était un parnasse musical, littéraire, scientifique… (5) Des figures comme Utricia Ogle et son mari William Swann, comme Descartes ou l’historien et poète Pieter Corneliszoon Hooft et le cercle de Muiden, des éléments qui posent le décor d’une société internationale et cultivée, un véritable creuset d’idées et de richesses. Tout cela aide à établir un portrait, certes intellectualisé de Hofwijck, où l’on perd en sincérité ce que l’on gagne en exactitude.
Afin de trouver l’accent de la sincérité, mes propres impressions et mes propres lectures m’offriront les images de jardins du Nord et du Sud, des trames réelles ou littéraires, des fragments du passé évoluant dans d’autres allées du temps. Mon Hofwijck sera ainsi celui des analogies culturelles additionnées à d’autres domaines personnels, un mirage non seulement langagier, mais aussi graphique, pictural, sensoriel, parsemé de lacunes et d’impasses, à mi-chemin entre le lieu symbolique et le souvenir.
Images : Wikimedia Commons

Notes :

(1) Le nom latin de la maison était Vitaulium, dérivé de vitae aula, ou jardin de la vie. Le nom de Hofwijck renvoie d’ailleurs à une double signification de « hof » et de « wijck ».
(2) L’expression est de Marguerite Yourcenar, qui affectionnait dans ses essais ces mélanges de références picturales et littéraires appartenant à des époques différentes. C’est ici aussi un exemple d’intertextualité, dans En pèlerin et en étranger. Paris, Gallimard, 1989.
(3) A l’exception des poèmes religieux, qu’on pouvait lire à cette adresse :

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.htm

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.htm

Mais les liens ne fonctionnent plus.

(1) Aan Prinses Elisabeth van Boheme
(2) Quelques informations sur la famille Duarte
http://www.essentialvermeer.com/music/duarte.html

Livres
Willemien B. Devries: The Dutch Garden in the seventeenth century, 1990 Dunbarton Oaks Trustees for Harvard University
Hanneke Ronnes : Architecture and élite culture in the United Provinces, England and Ireland, 2006 Amsterdam University Pallas Publications

Liens
http://www.hofwijck.nl/
http://www.essentialvermeer.com/history/huygens_b.html

16-02-10

Fabriques de jardin et autres folies

Les pavillons de style gothique, romantique ou tout simplement issus de rêves bizarres ont été jadis appelés folies, car on y attache d’ordinaire l’idée qu’elles sont construites d’une manière bizarre ou qu’elles ont coûté beaucoup d’argent. (1) Cette acception du mot folie se répand surtout à partir du XVIIe siècle en France (2), bien que les plus célèbres objets appartenant à ce genre ne soient vraiment pas des exemples d’extravagance. La grotte de Thétis, celle du Luxembourg, celle de Richelieu ou le pavillon de Marly étaient avant tout des lieux de retraite et d’agrément situés au milieu d’un ensemble architectural dont ils avaient gardé le style. La mode venait, comme tant d’autres tendances à cette époque, d’Italie, synonyme, au début du XVIIe siècle, de classicisme et de modernité à la fois. En revanche le mot fabrique de jardin, qui désigne également un élément du décor dans la peinture académique, est davantage utilisé au XVIIIe siècle et correspond bien à la définition de folie donnée par Littré. Ce sont des ruines qui ne doivent rien à l’usure du temps, des palais éphémères, des temples de l’amour et du souvenir des pays lointains, des moulins, ponts et cascades composant une nature enfin rieuse et inoffensive, comme dans le petit Trianon.
Ces constructions rappellent la frivolité, mais aussi l’étrangeté d’une époque révolue ; étrangeté du goût, d’abord, car elles mélangent sciemment les styles ou cultivent l’excès dans la décoration ; étrangeté de la vocation, ensuite, car leurs usages se diversifient avec le temps et la géographie. Les fabriques de jardin se répandent aussi bien en France qu’en Angleterre, en Allemagne ou en Espagne. Le livre de C. Holmes et T. Knox Folies et fantaisies architecturales d’Europe répertorie un grand nombre de ces constructions, dont certaines réellement surprenantes. Ainsi, la Triangular Lodge, à Rushton, bâtiment original et riche en symboles, utilisé en tant que clapier, où l’on élevait des lapins ; des jardins italiens du XVIe siècle comme celui de Bomarzo, aux étranges sculptures inspirées d’épisodes mythologiques ou littéraires ; une serre à fougères contemporaine bâtie avec des bouteilles, des fausses ruines, des villages chimériques et même un monument construit, dit-on, pour gagner un pari ; des pyramides et des tentes qui se jouent de l’espace, du temps et du goût, mettant l’accent sur l’importance du rêve.
Après avoir lu cet ouvrage, je pense que s’il y a bien quelque chose qui caractérise la fabrique de jardin est son unicité extravagante, sans oublier sa légèreté et son rattachement à un style de vie ancien où le caprice individuel jouait un grand rôle. Pourtant, par certains aspects, il me semble que de telles constructions représentent plus qu’une curiosité du temps jadis : elles sont aussi le présent et l’avenir de l’architecture. Le terrain de jeu a quitté le jardin et s’étend désormais à l’ensemble de la ville, et les exemples de monuments saugrenus, de bâtiments au style singulier et inadapté à leur environnement ne manquent pas. Des exemples pourraient être trouvés dans toutes les villes et il serait intéressant de rappeler qu’elles ne doivent pas être transformées en pièces de musée intouchables, car les folies ont toujours été destinées à être remplacées tôt ou tard par d’autres folies.

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(1) Littré. C’est aussi la définition de Furetière : Il y a aussi plusieurs maisons que le public a baptisées du nom de la folie, quand quelqu’un y a fait plus de despense qu’il ne pouvoit, ou quand il a basti de quelque maniere extravagante.

(2) Le mot est pourtant plus ancien et l’étymologie renvoie davantage à « feuille », et à  » abri de feuillage, petite cabane » qu’à la « folie » au sens premier du terme.

Des livres sur les fabriques de jardins

La Folie de bâtir. Pavillons d’agrément et folies sous l’ancien régime

Bernd H. Dams et Andrew Zega, Flammarion, 1995

Folies et fantaisies architecturales d’Europe

Tim Knox, Caroline Holmes, photographies de Nic Barlow, Citadelles et Mazenod, 2008.

29-06-09

Labyrinthe végétal

L’antique symbole du labyrinthe est sorti des églises au XVIe siècle pour s’installer aux jardins. Tout comme le théâtre, dans la variante du drame liturgique, le labyrinthe de déambulation à l’échelle 1/1 avait sa place dans la cathédrale, comme à Chartres à Reims ou à Saint-Quentin, où il était appelé la Lieue ou le Chemin de Jérusalem ; il en est sorti en devenant une œuvre autonome qui ne s’intégrait plus dans la liturgie ou dans un autre rite parallèle (rattaché, par exemple, au pèlerinage). Il était sur le point de se transformer en endroit propice au jeu de galanterie ou d’énigmes, réservant des surprises, comme les musiciens cachés au cœur du labyrinthe de Chantilly, vers 1760.
Les premiers labyrinthes construits à l’aide de haies ou d’arbustes à l’époque de la Renaissance rappellent certainement la mode architecturale et paysagiste italianisante importée en France dans la cour de Catherine de Médicis, et on peut encore les retrouver, par exemple, à Chenonceau. Ils préfigurent ainsi le jardin au tracé géométrique à la française et deviennent en peu de temps des objets familiers dans toute l’Europe, tels les labyrinthes anglais, hedge mazes, de Hampton Court, construit en 1690. Cependant, les dédales végétaux sont probablement beaucoup plus anciens. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, parle de bosquets de cyprès taillés dans un but ornemental, mais sans décrire précisément la disposition d’un labyrinthe. Aussi, une légende voulait que le roi Henri II eût enfermé sa maîtresse Rosemonde dans les méandres d’une maze à Woodstock ; la popularité de cette histoire tend à prouver que la structure du labyrinthe à ciel ouvert était déjà connue et utilisée au cours du Moyen Âge.
Leur forme a évolué au cours des siècles : à l’origine les bosquets étaient taillés au niveau des genoux de ceux qui s’y aventuraient. Ainsi, les multiples embranchements offraient au visiteur la diversité des chemins, le plaisir de trouver lui-même le chemin plus que celui de l’égarement, car il était possible d’embrasser du regard l’ensemble du paysage et de trouver une façon d’en sortir. L’ancienne image de la complexité du monde, de la quête spirituelle y apparaissait domestiquée et réduite à un moyen d’agrément, à un jeu courtois. C’est justement cet aspect ludique qui va se perdre, au fur et à mesure que la hauteur des haies progresse, au profit d’une image inquiétante du labyrinthe, devenu lieu d’angoisse et d’enfermement avec la mode de l’architecture et du roman gothiques à la fin du XVIIIe siècle.
Le labyrinthe végétal est désormais plus proche de la forêt et de ses dangers, lieu par excellence des péripéties dans le roman médiéval, que du dessin de l’architecte, mais on pourrait dire également que les deux traditions se superposent. Cette dimension apparaît assez fréquemment dans le cinéma contemporain, et on peut citer le jardin-labyrinthe de Shining, dans une construction très élaborée ou le motif du labyrinthe se répète partout dans les éléments du décor, de la maquette au dessin sur le sol, de l’intérieur à l’extérieur de l’hôtel, profondément imbriqué dans la trame.

Image : Wikimedia Commons
 
22-06-09

Zwischenstadt et frontière

Je viens de lire le très intéressant essai de l’architecte allemand Thomas Sieverts ‘Entre-ville : Une lecture de la Zwischenstadt’*, qui décrit, à la fin des années 1990, les marches et les marges de la révolution urbaine. De monde périphérique autrefois sans importance, la Zwischenstadt est devenue le lieu où vit plus de la moitié de la population mondiale. La Zwischenstadt est une mise en cause de la cité européenne traditionnelle, une ville sans centre, donc sans histoire et sans nom, sans début et sans fin, car ses limites géographiques sont floues, elle n’est ni une ville ni un village situé à la campagne, car la nature y est modifiée et tous ceux qui y vivent le font tournés vers un centre distant, qui est l’endroit où se déroulent la plupart de leurs activités.
La ville compacte, à l’ancienne, subit une influence considérable de la part de la Zwischenstadt. A mesure que celle-là se dépeuple, celle-ci s’étend, toujours plus loin du centre, et cet éloignement ne va pas de pair avec une plus grande autonomie de l’entre-ville. Les politiques d’aménagement ont dessiné différents modèles de ville conditionnés par la Zwischenstadt et ont aussi maintenu une interdépendance entre la ville et ses extensions qui ne sont pas toujours à l’avantage de l’une ou de l’autre.
Le livre de Sieverts, qui n’est pas un plaidoyer pour la Zwischenstadt ou pour la ville ancienne, nous apprend qu’il ne faudrait jamais négliger l’impact du lieu de vie et de l’aménagement urbain sur l’évolution des styles de vie (et cela concerne tout aussi le travail que le commerce, le vieillissement de la population, les relations sociales ou l’écologie). Et Sieverts de citer, parmi d’autres, les travaux de l’urbaniste Kevin Lynch, qui définit l’image de la cité comme le résultat d’un processus cognitif, un va-et-vient entre l’observateur et son milieu qui devrait aboutir à un cadre urbain lisible par la mise en valeur de points forts ou signifiants. L’urbanisme doit prendre en compte tous les facteurs qui font une ville, non seulement les questions spatiales ou architecturales, mais les enjeux amenés par la mondialisation, les changements démographiques ou la perte de repères collectifs, et doit en tout cas se dégager de la représentation idéalisée de la ville européenne qui met justement celle-ci en danger, parce qu’elle transforme l’ancien noyau en décor vide, à usage uniquement touristique ou commercial, où la vie culturelle tend à disparaître.
Ce livre me fait penser à la notion de frontière, car le titre allemand ‘Zwischenstadt. Zwischen Ort und Welt, Raum und Zeit, Stadt und Land’ décrit un ensemble imprécis et non délimité : la ville ancienne était, comme le château-fort, entourée par des murs d’enceinte et des remparts. Les murs étaient pourvus de portes ouvertes pendant la journée et fermées et surveillées pendant la nuit. En cas d’épidémie ou de désastre naturel, certains citadins se réfugiaient dans des propriétés à la campagne, mais d’autres restaient sur place. Le centre-ville était alors quelque chose de plus important qu’un ensemble de bâtiments. Il était un lieu d’habitation et de travail, rythmé par la présence du marché et de la cathédrale, noyau spirituel et lieu de réunion où les gens se voyaient et se parlaient. Avec la démolition des murs d’enceinte, la ville a perdu ses frontières visibles mais a gardé les frontières invisibles du style de vie et du contraste ville/campagne jusqu’au développement des grandes agglomérations. Ce développement signifie-t-il la fin des frontières ? Dans la Zwischenstadt, où le rôle symbolique du centre est absent, la perception que ses habitants ont de leur environnement, et même du reste du monde se voit modifiée par une distanciation progressive d’avec la vie réelle, alimentée sans cesse par la fiction médiatique. Les loisirs d’intérieur s’y développent et la maison est souvent délaissée pour les centres commerciaux qui sont devenus pour beaucoup l’unique lieu de promenade. Un monde sans frontières et sans distinctions devient un monde étriqué, où la curiosité envers l’inconnu n’est plus de mise (il faudrait déjà pouvoir nommer l’ailleurs ou l’inconnu). N’ayant plus besoin de supporter un siège, je pense que l’idée de frontière reste néanmoins nécessaire pour que l’espace occupé reste lisible, pour se comprendre soi-même et son rôle dans la ville.
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* Thomas Sieverts, Entre-ville : Une lecture de la Zwischenstadt ; traduit de l’allemand par Jean-Marc Deluze et Joël Vincent ; éd. Parenthèses, 2004

08-06-09