Lumière du soir

J’ai commencé une nouvelle série de « Lumières du soir », mais cette fois en acrylique sur toile. Le fond n’est pas jaune, mais doré, ce qui ne passe pas très bien sur la photo. Ce sera aussi une suite de cinq tableaux.

Degas et le nu

Corps opalescents

Il ne reste guère de temps, à peine deux semaines, pour voir l’exposition consacrée au nu chez Degas au Musée d’Orsay, à Paris, organisée en binôme avec le  Museum of Fine Arts de Boston. L’ayant visitée l’autre jour par un heureux hasard, elle m’attirait par les nuances que l’artiste a pu imprimer au sujet le plus classique, considéré depuis toujours comme un exercice de style, souvent enfermé dans des codes mythologiques ; autrefois la nudité apparaissait  sophistiquée et souvent parée de bijoux et de voiles, c’était une déesse ou nymphe surgissant d’un fond sombre ou d’un jardin idéalisé. Ici, le nu est en revanche inscrit dans un cadre quotidien, baigné de lueurs opalescentes, et les endroits privilégiés sont le lit et le bain. Ces 170 œuvres, incluant des peintures, sculptures, estampes ou dessins, mais également quelques tableaux d’autres peintres où l’influence de Degas est perceptible, montrent le caractère original d’un sujet que l’artiste a exploré pendant des décennies dans d’innombrables expérimentations techniques, évoluant vers un certain naturalisme au fil du temps. Aussi, la fin des années 1870, Edgar Degas réalisa également une série de monotypes évoquant l’ambiance des maisons closes, où l’on trouve déjà sa manière d’interpréter le nu : une scène d’intérieur, des femmes seules, plus rarement à deux, se baignent ou peignent leurs cheveux.   Mais le plus intéressant de cette mise en perspective de toute une œuvre est, à mon avis, la réitération des attitudes et des mouvements des corps.



L’absence de visages est d’abord assez intéressante. Ils sont cachés, protégés par un avant-bras, une chevelure ou une serviette. Absence de visage ne veut cependant dire absence d’expression ; car on peut très bien représenter la surprise ou la lassitude dans un geste de la main, dans la position des jambes repliées, dans l’abandon du sommeil.  Les corps sont courbés, toujours ou presque vus de dos, toujours au milieu d’activités banales. Les femmes semblent curieusement absentes, ou plutôt observées depuis une position supérieure qui les rend anonymes, mettant en avant leurs qualités animales, changeantes, leur corps transformé en paysage soumis aux variations de lumière.

L’Intérieur, 1869

 Car, comme pour les ballerines, les femmes nues chez Degas offrent de nombreuses nuances chatoyantes dans la couleur de leur chair. Attiré par la photographie et les éclairages artificiels, l’artiste aborde le problème de la lumière dans des intérieurs assez petits en créant des jeux d’ombres à partir d’une lampe de chevet qui divise l’espace en deux et fait ressortir à la fois la courbe de l’épaule et le contraste entre le tissu et la peau, comme dans « L’intérieur » (tableau surnommé « Le Viol », titre que Degas n’accepta jamais). D’autres œuvres, comme ce dessin au pastel datant des années 1886-1888 « Femme nue couchée », où les tonalités rosées et orangées forment un contraste très suggestif avec les couleurs environnantes, plus franches, offrent la même sensualité instable liée à la clarté et à l’ombre.   

Femme nue couchée


Degas et le nu, Musée d’Orsay, jusqu’au dimanche 01 juillet 2012.
Images: Commons Wikimedia & I.A.


Autres images parisiennes sont à voir ici : http://www.inmabbet.com

Art des natures mortes

Un récent billet de ce blog évoquant certaines des caractéristiques de ce genre pictural m’a donné le désir d’approfondir quelque peu le sujet de la nature morte. Le sujet est très ancien, -présent déjà à l’époque hellénistique et romaine, visible encore dans des mosaïques et des fresques -, il existe également des témoignages d’autres représentations d’aliments et d’objets inanimés ; ainsi, Pline l’Ancien raconte l’histoire des raisins peints par Zeuxis, de manière tellement réaliste que les oiseaux viennent les becqueter, mais aucune de ces œuvres n’a été conservée- ₁. Ainsi, depuis l’Antiquité, le réalisme minutieux et l’évocation de la vie quotidienne sont deux traits essentiels des natures mortes. Dans le contexte antique, la nature et la nourriture évoquaient la richesse, l’hospitalité d’une maison ou le passage des saisons.

Maison de Julia Felix, Pompéi

Toutefois, l’histoire de la nature morte, telle qu’on la connaît depuis quelques siècles, se déroule parallèlement à celle de la peinture sur chevalet. L’expression hollandaise stilleven (nature immobile ou inanimée, « vie silencieuse »), commence à se répandre dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ainsi que les emprunts équivalents anglais ou allemands, still life et Stilleben. Auparavant, on désignait ces tableaux de différentes manières -« cose naturale », pour Vasari-, ou en décrivant le sujet ou sa symbolique –« vanitas », « choses sans mouvement ». La mode des natures mortes hollandaises au XVIIe siècle correspond à un moment de l’histoire des Pays-Bas, où les sujets religieux n’étaient plus d’actualité, car la fin de la domination espagnole et de la puissance catholique dans les Provinces-Unies avait signifié également la fin des commandes de l’Eglise aux peintres et l’intérêt de leur nouvelle clientèle s’était déplacé vers des sujets de la vie quotidienne, comme les scènes d’intérieur, les paysages et les portraits. Une peinture décorative, reflet d’un nouvel style de vie et de la curiosité envers des matières et produits luxueux, les fleurs exotiques ou les agrumes. La nature morte, c’est aussi la mise en scène des différentes étapes de la découverte du monde. On y trouve de la porcelaine chinoise, de l’ananas, du café et du chocolat…  En France, l’expression « nature morte » apparaît cependant seulement au XVIIIe siècle, dans le sillage de peintres comme Chardin –Diderot utilise le terme de « nature inanimée »- Bientôt, nature morte deviendra le mot spécifique pour désigner une représentation picturale de fleurs, légumes, fruits, vaisselle et instruments de cuisine, (en espagnol, d’ailleurs, le mot utilisé est bodegón, issu de bodega -cave à vins ou cellier-).
Au siècle suivant, les peintres impressionnistes offrent un renouveau au genre en explorant l’effet de la lumière sur les matières, les contrastes et affinités chromatiques. La nature morte reste un genre propre aux expérimentations, aux exercices de style, où la description d’une réalité brillante ou banale s’accompagne d’une symbolique aussi riche que mystérieuse.     

Jean Siméon Chardin. Nature morte au chat et au poisson

Comme le nu ou le paysage, la nature morte part souvent d’une volonté de reproduire une tranche de vie, de créer l’illusion du réel avec la profondeur nécessaire. Chaque objet est unique et montre à sa surface ses qualités matérielles (texture, velouté, accrochage de la lumière), mais aussi ses irrégularités et imperfections. Souvent, les fleurs ou les fruits sont mis en avant dans la lumière, avec un arrière-plan foncé ou noir. Réalisée d’après nature, la scène ne possède pas d’arrière-plan historique, et n’est pas issue d’un quelconque récit. L’innovation, dans ce genre, vient du traitement de la scène ou de la rareté des produits représentés. C’est ainsi que la nature morte chez Zurbarán est composée de vases et de cruches dans une atmosphère épurée, où le peintre semble évoquer les qualités du silence, de l’austérité, de la simplicité, tandis que chez un Jan Davidsz de Heem, les couleurs vibrantes et contrastées suggèrent l’abondance d’un âge d’or. La diversité des natures mortes concerne également le sujet : certaines sont composées uniquement d’animaux morts, gibier ou poisson, tandis que d’autres contiennent des éléments inhabituels : des instruments de musique, des échiquiers, voire des personnages, humains et animaux. Les cabinets de curiosités sont un bon exemple de cet éclectisme que peut offrir un sujet très spécialisé. Souvent anonymes, ces toiles présentent des collections d’objets rappelant l’histoire naturelle, des instruments de mesure, des antiquités, disposées sur des étagères en trompe-l’œil, dans ce qui était probablement un éloge de la connaissance à l’état brut, où les instruments scientifiques côtoyaient des objets en rapport avec des croyances populaires. La nature morte se diversifie. Au XVIIe siècle, Jacques Linard peignait des natures mortes aux coquillages et au corail, ou des allégories des cinq sens où il est question de poèmes chinois, partitions musicales et fruits dans une coupe. Les vanités sont aussi un genre proche de la nature morte, dotées d’un symbolisme très fort. À la fuite du temps correspond le sablier, tandis que le crâne évoque un memento mori, le caractère de tout ce qui finit. Même s’il s’agit de catégories différentes, vanités et natures mortes ont en commun la recherche des empreintes de la vie  dans ses aspects les plus fragiles et éphémères.
Jan Davidsz de Heem, Fruits et vase de fleurs
http://www.wikigallery.org/wiki/painting_224519/Jacques-Linard/The-Five-Senses 

      
1 Pline l’Ancien, Histoires naturelles, Livre XXXV, XXXV

Images: Wikimedia Commons