Labyrinthe sous la neige

La neige est souvent liée au silence. C’est une image, comme celle de la profondeur associée au sommeil, comme si l’on « tombait » en dormant. N’y a-t-il guère qui s’élèvent ? Et je brûle ainsi d’écrire sommeil enneigé, pour donner d’autres contours à mon image. Ce silence est introuvable lorsque les flocons couvrent le cœur des villes, lorsque crissements et tassements se mêlent aux bruits coutumiers. Le silence appelle la gravité, la mélancolie, tout ce que la ville tente de gommer, parfois sans succès. Le bruit fait partie de la ville, mais dans un jardin presque caché, tel le Giardino Giusti à Vérone, au pied des collines, la neige trace d’autres paysages possibles dans le labyrinthe de haies, des chemins encore plus éphémères que ceux des allées de buissons, une carte plaisante toujours renouvelée, dont allure silencieuse n’est qu’apparente. Elle contient l’histoire des jardins à l’italienne des années 1500, le modèle des  jardins florentins de Boboli, des souvenirs du Grand Tour des amateurs d’art du XVIIIe siècle à l’ombre des cyprès et des ruines faites pour remonter le temps.

Les jardins sont l’envers des villes idéales, en ce qu’ils prennent en compte l’état de ruine là où les cités utopiques aspirent à un aspect lisse permanent, à une netteté des lignes où le vent glacé de janvier serait toujours apaisé, où le soleil ne réchaufferait plus les murs. Ces villes sont également pensées pour ne jamais être habitées, pour garder intact leur état de rêve de papier, leur qualité dessinée en deux dimensions. Je leur préfère tout ce qui change, même froid et fragile.  



Ajout du 10 février : couleurs d’hiver à Vérone







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Gares I

Le matin, avant la pluie imprévue ou dans la chaleur, déjà surprenante, d’un été interminable. Se souvenir des gares, c’est conserver une trace de l’impatience, du désir d’être ailleurs lié à chaque départ, facile néanmoins à renouveler.


Fenêtres  sur paquebot et sur cour




Ajout du 9 octobre, gare de Gruyères, par L’Absente.


Déambulation florentine

En me promenant dans les rues de Florence, je ne peux m’empêcher de penser au courant d’une rivière. Le flot est celui des passants sur les vieux ponts, du renouvellement continuel des pas sur des grands pavés qui semblent être là depuis des siècles. Certains photographient ces pierres inégales, balises d’un labyrinthe urbain qui se prolonge à l’intérieur sombre des musées et dans les allées des jardins. Les ramifications florentines sont infinies, car elles quittent la ville et son passé pour rappeler parfois l’histoire des visiteurs célèbres et de leurs grands tours et détours. Le récit de ces cristallisations s’étale dans toute la ville au moyen d’appels discrets, comme une plaque au pied d’une statue, avec le nom d’un mécène, comme la mention, dans une maison banale, du séjour un poète romantique. Cependant, en s’éloignant du cours principal, le touriste trouvera aisément des méandres de solitude, des ruelles délaissées, des courettes fraîches, des feuillages naissant au creux des pierres, des chats au soleil.
Cloître

Débarquement immédiat
Le ciel dans la chambre d’Éléonore
Chez nous
Chapelle sous ciel orageux
Les autres portes
Et une madone de Filippo Lippi
Un seul oiseau
Où l »on démontre que l’Arno charrie bien des choses…
Pensées
Au bout de l’allée
Coup de vent
Citronnier au soleil

Quelle sorte de vert
Villa médicéenne, intérieur
Miroir convexe

Con vista sul lago

Pour continuer les fils des réflexions et envies lacustres de ces derniers temps, dans l’ordre : lac de Côme, lac de Garde, lagune vénitienne.

A la demande de R****, j’ajoute une petite photo masquée
Ajout du 15 mars: Là, ce ne sont pas des scènes lacustres et ce n’est pas en Italie, mais le contraste entre les différentes formes de bleu me plaît.

Lieux de passage

Les voyageurs du temps jadis ont souvent laissé de la Suisse l’image d’un paradis fruste, fait de campagnes solitaires et de villes encore médiévales, d’un lieu dont on admire le calme, la simplicité des mœurs et les traditions démocratiques, mais où personne n’envisage sérieusement de passer sa vie. Pendant l’âge d’or du Grand Tour, ancêtre du tourisme d‘aujourd‘hui, qui commence au XVIIIe siècle, de nombreux jeunes aristocrates britanniques, mais aussi des écrivains et des artistes français, et allemands affluent vers l’Italie. Ils y cherchent l’inspiration de l’art antique et les souvenirs de la Renaissance dans des longs voyages qui marquent aussi leur entrée dans l’âge adulte. Pour se rendre dans la péninsule, la Suisse devient un passage obligé. Certains de ces auteurs voyageurs garderont l’image d’un pays arriéré, mais impressionnant par ses paysages montagnards ; d’autres, en revanche, développeront un mythe helvétique qui ira rejoindre d’autres lieux du rêve romantique ou héroïque, comme l’Espagne et la Grèce, des no man‘s land de la nostalgie. Aussi, celui qui a le plus contribué à la construction de ce mythe, l’Allemand Friedrich Schiller, ne s’est jamais rendu en Suisse. Mais le décor est déjà là, prêt à l’emploi, formant une iconographie connue, un lieu commun, au sens littéral. Au XVIIIe siècle, Goethe parcourt Genève, la vallée de Chamonix et le Valais, en admirant la nature et en détestant les villes, qu‘un citadin habitué au goût néo-classique trouve laides. Le jeune Edward Gibbon, qui n’est pas encore l’historien de l’empire romain, s’installe à Lausanne en 1753, où son père l‘a envoyé pour parfaire son éducation. Il n’est pas un touriste, car il se sent vite chez lui dans cette petite ville, il y revient à plusieurs reprises pour des longs séjours, où il écrit son œuvre. Gibbon met en scène l’achèvement littéraire sous l’influence d’un décor parfaitement équilibré : « Ce fut dans la nuit du 27 juin 1789 que, dans mon jardin, dans ma maison d’été, j’écrivis les dernières lignes de la dernière page. Après avoir posé ma plume, je fis plusieurs tours sous un berceau d’acacias, d’où la vue domine et s’étend sur la campagne, le lac, les montagnes. L’air était tempéré, le ciel serein, le globe argenté de la lune était réfléchi par les eaux, et toute la nature silencieuse » (1). Cette idéalisation de la Suisse, considérée comme un pays libre et épargné par la modernité, se poursuivra jusqu’au XIXe siècle. Le Romantisme aimera le côté moyenâgeux et sauvage des paysages, les châteaux et les tombeaux célèbres ; les poèmes de Wordsworth, de Hölderlin, de Byron et de Lamartine reflètent l‘invention d‘un paysage aussi subjectif qu‘irréel. Victor Hugo et Alexandre Dumas préféreront les anecdotes pittoresques. Stendhal parlera d’amours sages et d’impatience. Le XIXe siècle développera d’autres mythes, comme celui du progrès, et l’idylle helvétique sera tourné en dérision. Pourtant, des vestiges de l’ancienne image de la Suisse comme lieu clos sur lui-même, en dehors du temps, réapparaissent dans un roman comme « La Montagne Magique », qui se passe en Suisse, c’est-à-dire nulle part. Le cadre du roman de Thomas Mann réunit pourtant tous les éléments qui ont frappé les voyageurs pendant deux siècles : la montagne est un lieu initiatique, d’exil et de passage, primitif mais cosmopolite, étranger et proche en même temps, beau mais inaccessible.
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(1) Edward Gibbon, 1796. Sur ce sujet, on peut lire : « Le Voyage en Suisse. Anthologie des voyageurs français et européens de la Renaissance au XX e siècle ». par Claude Reichler et Roland Ruffieux : Robert Laffont/ Bouquins.

25-03-08